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Messali Hadj (1898-1974) : De la naissance d'un leader nationaliste maghrébin - 2

                El Hassar Bénali*                                  Publié dans Le Quotidien d'Oran le 01 - 06 - 2015 

                                                                                                                                2ème partie


Moulay Hassan al-Baghdadi était son secrétaire personnel ou encore Haddou Benhaddou, un medersien originaire de M'çirda, un polyglotte, son brillant ministre des relations extérieures connu pour son indépendance, menacé de mort et emprisonné par les Espagnols à Capo de Agua d'où il s'est enfui en parcourant à la brasse les vingt kilomètres séparant cette île de Nador (Maroc). Les liens des habitants avec les Rifains passaient également par le biais de l'influent cercle mystique des Derqaouiya-hibriya d'où également l'engagement volontaire de nombreux Tlemçanis à ses côtés durant cette résistance. Nous rappellerons que les Rifains avaient été toujours très proches des luttes aux côtés des Algériens sous l'émir Abdelkader et même après, pendant la lutte de libération nationale

«VIVE L'ALGERIE, VIVE ATATÜRK» 

La résistance a couvé face à la politique coloniale jusqu'à se cristalliser un jour de 1921 par le cri d'orgueil de « Vive l'Algérie, vive Atatürk » du jeune Hadji lors d'une soirée musicale au café « Tizaoui », un des espaces mythiques de l'ancienne médina avec les cafés Bensmaïl, Bouzidi...A ce moment la majorité des nouvelles élites sympathisaient avec le programme révolutionnaire turc dans l'espoir d'un sursaut. Les maîtres de musique andalouse, les frères Mohamed et Ghaouti Dib, de retour d'exil en Turquie en 1917, se faisaient les chantres des progrès réalisés par ce pays et étaient pour cela très surveillés. Le moment des Jeunes s'inscrit dans la mémoire de la ville natale et fait partie de son patriotisme local. Dans ces lieux, l'élite manifestait orgueilleusement les codes vestimentaires par des habits traditionnels d'un façonnage recherché ainsi que la coiffe posée avec une certaine élégance sur la tête, le ‘'terbanté'' ou le fez à l'ottomane arboré comme un blason, au miroir des membres du comité ottoman « Union et Progrès », le veston de drap orné de passementeries et de boutonnières, la ceinture de laine rouge, la stamboliya (stambouliote) et cela, dans l'ambiance générale des sonorités du vieux parler citadin amolli par une économie du ‘'a'', loin des formes gutturales rugueuses, tel le langage utilisé aussi à l'époque de Grenade, sa sœur jumelle au moyen âge arabe

Les premières élites tentaient en ce moment de libérer la parole sur tous les sujets. Elles tournaient le dos aux foqaha composés de clercs ou des écoles coraniques qui avaient le quasi-monopole de l'éducation. Ils avançaient souvent séparément en créant des lieux d'identification à la modernité, à savoir les nadis dont certains fonctionnaient comme des cénacles d'où les évènements étaient observés attentivement. Avec leur prise de parole, les Jeunes algériens étaient devenus les interprètes d'une volonté politique, celle de l'émancipation et de l'évolution. Les mots ‘'progrès'', ‘'émancipation'', ‘' droits'' constituaient les lieux communs de leur langage politique. Elles vont pour la première fois revendiquer l'égalité négociant ainsi le passage de l'indigénation, synonyme à rejet à celui d'humains qui avaient statut de marginaux. Ces évolutionnistes opposés à l'assimilation, stylés et libéraux, étaient partagés entre ‘'ordre passé'' et ‘'rêve moderniste''. Ils évoluaient dans ces lieux incubateurs de l'action politique et culturelle où l'on aimait parler d'art et goûter à la « sana'a » ou musique de Grenade (Gharnata) dont le jeune Messali Hadj reprenait allégrement les refrains rappelant les vieux chants signés des poètes post-andalou nés du cru, à Tlemcen : Ibn Hadjla, Abou Hammou, Ibn Benna, Abi Djamaa, Mandassi, Bouletbag, Ibn Triqui, Ben M'saib, Bensahla, Ibn Debbah… en témoigne le nationaliste Mohamed Guenanèche qui, en 1937 avec Moufdi Zakaria, partageait la même cellule que Messali Hadj, leader national, à la prison de Serkadji. Creuset d'une des plus vieilles civilisations citadines au Maghreb, le patrimoine artistique et littéraire hérité de son passé y créait un état d'esprit favorable à la beauté et à l'art en général. Dans sa mutation politique au début du XIXe siècle, l'art, la culture et l'habillement… devenaient la norme et étaient utilisés comme une sorte d'appel à l'éveil

L'INFLUENCE DES «JEUNES TURCS» 

Le début du XXe siècle marqua le début d'un grand sursaut national pour la reprise. La jeune élite reconnaissait qu'avec des noms prestigieux de l'héritage culturel que leur cité fut longtemps le berceau dans l'aire civilisationnelle maghrébine. L'histoire culturelle de cette ancienne capitale berbéro-arabe retiendra les noms des savants Ouled al-Imam, Issa et Mouça, qui, au XIVe s, rapporte le chroniqueur al-Maqqari dans son « Nefh ettib min ghousni al-andalous arratib », s'opposèrent au radicalisme religieux du grand imam hanbalite Ibn Taïmiya. Ce fut le moment où la jeune élite formée à la double école créait une brèche dans le mur de silence séparant les deux sociétés arabe et française. Pour la nouvelle génération des « Jeunes algériens », le mot « Indigènes » désignant péjorativement une société d'hommes « trop éloignés de la civilisation », était ressenti comme une profonde humiliation à un moment où aussi après une séculaire convivencia, Juifs et Musulmans étaient séparés par le décret Crémieux de 1870 qui a fait des Algériens des marginaux dans leur propre pays. Elle devait résister au code de l'indigénat en 1887 qui a laissé libre cours à toutes sortes d'abus et dont les évolués tentèrent de casser le verrou, résignés surtout à obtenir leurs droits à la justice à partir desquels l'idée de liberté pouvait faire son chemin. Ce début du XXe siècle sera symbolique, après un climat de longue éclipse, d'une période nouvelle, décisive dans la reconstruction nationale

Le relais des « Jeunes algériens » étiquetés ‘'ashab el politic'' était pris ensuite par le retour de nombreux exilés ayant abjuré la conscription et qui vont à leur tour véhiculer les mots d'ordre de progrès et d'évolution. Dans leur discours ils exaltaient l'immense effort de rénovation nationale de la nouvelle Turquie d'où également ce choix, souvent fait par leurs membres, de se rendre en pèlerinage par la voie de la Turquie et également les prénoms turcs choisis pour leurs enfants : Hadji, Rafki, Riza… Les cercles particulièrement actifs jouaient un peu le rôle de quartier général des intellectuels. Ils continuaient à mobiliser l'opinion en créant un tissu d'associations de patriotisme : le cercle des « Jeunes algériens »(1904), la Jeunesse littéraire musulmane (1916) … assumant un rôle social et culturel d'un nouveau genre et envisagés comme des outils de progrès. Ce dernier cercle auquel adhérait Messali Hadj basait essentiellement ses activités sur l'alphabétisme. Il a été fondé par des Jeunes algériens de la deuxième génération dont Abdelkader Mahdad, co-fondateur plus tard des A.M.L avec Ferhat Abbas, docteur Saâdane... Il avait pour président d'honneur l'homme politique Si M'hamed Ben Rahal de Nédroma. Le jeune Hadji, fervent pratiquant sportif, faisait partie aussi de l'équipe du football club tlemcenien créée en 1917. Dans la même geste historique, nous rappellerons l'acte exemplaire de maître Boukli-Hacène Omar, militant associatif et fondateur en exil du Croissant-Rouge algérien en 1956 à Tanger, qui a légué testamentairement l'universalité de ses biens à l'Etat et cela en vue de la création en lieu et place de sa demeure à el-Eubbad d'un centre culturel rattaché à Sidi Abou Madyan. A ce jour, son vœu n'est pas exaucé en des lieux qui sont encore fermés et inexploités. Messali Hadj se distinguait par ses caractères d'urbanité étant un pur produit de la société des vieilles capitales du ‘'tamaddoun'' et de la ‘' hadara ‘' au Maghreb. La maison où il est était mitoyenne à R'hiba à celle de Cheikh Mohamed Bensmail professeur de langue arabe et berbère et auteur, maître de musique andalouse, fondateur de l'association ‘'Andaloussia ‘' d'Oujda et qui, en 1938, a représenté l'Algérie au 2ème congrès sur la musique arabe qui s'est tenu à Fès. Guenanèche confiait qu'il avait un goût personnel pour la musique et la littérature et était admiratif de la jeune Tétma et du talentueux musicien Cheikh Rédouane. C'était le moment où émergeait la grande figure artistique et patrimoniale de la chanson andalouse, Cheikha Tetma Bentabet, qui collectionnait des pièces inédites à Tlemcen où la chanson citadine a toujours fait partie du mode de vie des habitants. Les nadis, en s'implantant dans la vie sociale, mobilisaient très largement les nationalistes, les progressistes jusqu'aux ulémas traditionnels, entraînant une forte mobilisation. Sous le signe du renouveau culturel musulman il y eut un fort impact des mots tels « Watan, Taqaddoun, Horriya… », une forte circulation des idées et des mots qui ont permis aux nouvelles expressions de s'élaborer s'appuyant sur des liens provoquant des solidarités dans cette phase remuée partout à travers le monde musulman et dans la même unité, par la trilogie ‘'tanzimat- nahda - réforme'' qui a enclenché un environnement de remises en question et de réhabilitation enfin par les idéologies nationalistes. C'est déjà la semence au discours des nationalistes cristallisé à ses débuts par le panislamisme et le réveil de la Turquie soumise, à l'époque, au programme ambitieux des réformes. La Turquie exerçait à l'époque une réelle fascination auprès des jeunes évolués. Ces cercles, ou nadis, et les sociétés littéraires et artistiques, sportives et caritatives (kheiriya) ont figuré parmi les expériences qui ont accompagné des changements qualitatifs dans la société, voire par là aussi ses tendances modernistes. Une fois l'indépendance acquise, ces lieux de prise de parole qui faisaient partie de la tonalité du paysage culturel et politique ont cessé d'exister car n'entrant pas dans le jeu politique totalisant du parti unique qui a enfermé le pays dans des stéréotypes idéologiques

Avec les zaouïas, le jeu du sacral était resté bien ancré dans la régularisation sociale. La fibre patriotique des membres du cercle les « Jeunes algériens » se manifestait dès sa création en 1904 par la présence de l'étoile et du croissant sur tous ses documents officiels (bulletins d'adhésion, entêtes... Avec les « Jeunes algériens » la résistance commença dès le début du XXe siècle à prendre un tour politique après qu'elle a cheminé par plusieurs étapes allant de la négociation au désir d'entente et de cohabitation, à la lutte armée dont le peuple a brandi l'étendard sous l'impulsion du mouvement nationaliste. Aussi, faut-il faire remarquer, que dans la logique coloniale l'assimilation fut plus une manœuvre qu'une exception républicaine de la France dominatrice

Que sait-on de l'œuvre inaugurée par l'élite nouvelle appelée ‘'Jeunes-Algériens'' et cela, en dehors du discours produit par les hommes politiques français dont le seul but était de maintenir la colonisation ? Phagocytée par ses marges et ses frontières, l'analyse du sujet permet aujourd'hui la relecture tardive d'une des pages intéressantes de l'histoire contemporaine de l'Algérie. Ces membres qui avaient les yeux tournés vers Ankara ont contribué énormément à mettre en place des idées nouvelles de transition vers la modernité, synonyme surtout de progrès et de démocratie. Nous noterons que l'impact de la révolution kémaliste fut plus puissant qu'ailleurs et qu'à la mort du Ghazi Ataturk en 1938, une délégation conduite par deux notables, Stili Bendimerad et son cousin, s'était rendue à Ankara pour présenter à Ismet Pacha Inönü, compagnon d'armes de Mustapha Kemal, les condoléances au nom des habitants de la ville de Tlemcen. Pour les peuples musulmans sous domination la mort du Ghazi fut considérée comme une perte déplorable pour la cause de leur indépendance

C'est le début du militantisme des idées, de la revendication des droits qui vont tracer la voie à l'expression et à l'émergence du portique du dire politique. Cette phase sera ainsi marquée par l'apparition des premiers éléments d'une société civile nouvelle qui, en s'appropriant l'espace, allait participer à la création de la première association, celle des « Jeunes algériens » ou « Fatyan-s- », regroupant l'élite. Son nom est : « Nadi Chabiba al-wataniya al-djazaïriya » (cercle de la jeunesse nationaliste algérienne) où le sentiment national est ouvertement affiché en arabe, sentiment né de la résistance à l'oppression des colons. L'administration coloniale, très inquiète, sollicita des personnalités intellectuelles en contact avec la société arabe dont le professeur William Marçais, directeur de la medersa, pour tâter le pouls et comprendre par là, les buts de cette jeunesse algérienne motivée. Elle voyait, à travers ce cercle, le profil d'un parti en pleine gestation, « un parti pour la civilisation et le progrès composé d'anciens medersiens », note-t-il dans un rapport adressé au gouverneur général d'Algérie à la suite des évènements provoqués par la conscription qui, en dehors du refus de la conscription, fut un moment fort de solidarité avec les Marocains contre la conquête coloniale de leur pays

.A suivre.... 

* Journaliste et auteur Secrétaire général du premier colloque international sur Messali Hadj organisé en 2000

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